L’histoire de la musette Béchonnet et de sa progéniture contemporaine

L’histoire singulière de la musette Béchonnet et de sa progéniture contemporaine européenne

Vers 1850, dans son atelier de sabotier situé dans le petit village d’Effiat dans le Puy de Dôme en Basse-Auvergne, Joseph Béchonnet, également excellent fabricant de cornemuses appelées musettes, était loin de se douter que l’instrument qu’il venait de concevoir (voir encadré « l’invention de Joseph Béchonnet »), aurait une telle répercussion sur la pratique de la cornemuse, 150 ans plus tard, et cela, bien au-delà de sa région.

En effet, si vous demandez à certains cornemuseux de France, de Flandre, d’Angleterre ou d’Allemagne, le nom de leur cornemuse, ils vous répondront qu’ils jouent de la musette du Centre France, de la cornemuse flamande, du border pipe ou du schäferpfeife. En réalité, tous jouent d’un instrument dont le hautbois dérive de celui de la musette « Béchonnet », et dont la perce a été mise au point dans les années 1970 par deux jeunes facteurs de cornemuses, Bernard Blanc en France [1] et Rémy Dubois en Belgique. Sous des formes différentes, à bouche ou à soufflet, dotées de bourdons en nombre, tonalité et position variables, toutes ces cornemuses ont la même sonorité principale, celle donnée par le hautbois.

Ainsi, beaucoup de cornemuses jouées actuellement, sont le croisement d’un hautbois de conception récente, dérivé d’un hautbois ancien, et de formes externes anciennes liées à leur région d’origine, connues soit par des instruments réels (musettes du Centre, Béchonnet, Bressanes), soit par l’iconographie (cornemuses flamandes et allemandes notamment).

Bien sûr, il existe d’autres perces mais force est de constater que cette perce « Blanc-Dubois » est largement utilisée et beaucoup de cornemuseux sont des joueurs de néo-Béchonnet sans d’ailleurs le savoir pour la plupart d’entre eux.

Pourquoi un tel choix ?

L’objectif de nos deux facteurs était de disposer d’une cornemuse au tempérament actuel afin de pouvoir jouer avec des instruments à tempérament fixe tels les accordéons, dotée d’un ambitus d’une octave et demie avec des notes justes et fiables sur la seconde octave, et une sous tonique située un ton au-dessous. De plus, cette cornemuse devait être dotée de bourdons fonctionnels.

Tous ces paramètres les ont obligés à reconsidérer la fabrication des anches : un tuyau plus large, des lamelles formant un triangle beaucoup moins ouvert qu’anciennement, et la présence d’un fil de laiton, appelé rasette, permettant de régler l’ouverture de l’anche. Depuis les années 70, ces anches ont subi bien des évolutions : une construction à sec, tout d’abord, qui leur donne une bien meilleure tenue dans le temps, et l’utilisation possible de matières plastiques à la place du roseau, ce qui en a facilité la facture.

Ce choix de la musette Béchonnet n’était pas dû uniquement à des considérations techniques. Pour le jeune revivaliste qu’était Bernard Blanc à l’époque, le fait que cette cornemuse ne figurait pas dans l’instrumentarium des groupes folkloriques lui offrait un champ de liberté appréciable. Rémy Dubois, quant à lui cherchait une cornemuse moins puissante, plus apte à jouer avec des violons.

Les instruments anciens sonnaient en majeur et en mineur, et, pour obtenir la tierce mineure, les cornemuseux utilisaient un doigté de fourche. En 1976, Jean-Pierre Van Hees, un cornemuseux belge, eut l’idée de percer un trou pour le pouce droit, c’est-à-dire celui de la main placée en bas, de façon à obtenir une note correspondant vraiment au mode mineur. Cette solution devint la règle dans les années 80.

Mariages en tous genres

Les anciens connaissaient des musettes de grandeurs différentes. Il est cependant difficile de savoir s’ils ont fait sonner des musettes de différentes grandeurs ensemble, même si de très rares documents peuvent le laisser supposer, mais la nouvelle perce mise au point par nos deux facteurs pouvait maintenant le permettre, et les musiciens ne s’en sont pas privés. Dès le début des années 80, on a ainsi assisté au mariage des 14 pouces avec les 20 pouces, ensuite des 16 pouces avec les 20 pouces puis avec les 23 pouces, etc.… sans compter le jeu possible avec les instruments à notes fixes tel l’accordéon. A peine une quinzaine d’années après le Revival avaient suffi pour que deux facteurs inspirés offrent aux amoureux des cornemuses la possibilité de jouer avec n’importe quels autres instrumentistes. Toutes les combinaisons étaient permises. Le monde de la musique dite traditionnelle allait s’en trouver radicalement transformé.

L’invention de Joseph Béchonnet

La musette Béchonnet, comme son nom l’indique, a été créée par Joseph Béchonnet (1821-1900) à Effiat, dans le nord du Puy de Dôme, en Basse-Auvergne.

Cette cornemuse a été la plus employée en Basse-Auvergne entre 1870 et 1930.

Si elle est indissociable de la famille des autres musettes du Centre France (voir encadré « la famille des musettes du Centre France ») par son organologie générale (présence d’un boîtier parallélépipédique, hautbois conique à large perce, bourdon moyen parallèle au hautbois), elle s’en distingue par plusieurs éléments :

  • la présence d’un tout petit bourdon supplémentaire à l’arrière du boîtier, sonnant à la même hauteur que la fondamentale du hautbois. Il peut être visible ou dissimulé à l’intérieur du boîtier qui est alors pourvu d’une layette, pièce coulissante permettant de faire fonctionner, d’accorder ou de fermer ce micro bourdon.
  • la position du grand bourdon implanté au bas de la poche, ayant pour effet de le faire se tenir à la verticale et, par conséquent, de faire sonner les trois bourdons à l’avant de l’instrumentiste
  • l’alimentation de la poche par un soufflet évitant aux anches d’être exposées à l’humidité du souffle et leur assurant donc une plus grande durée de vie.
    Ce soufflet à côtes, c’est-à-dire doté de plis comme celui d’un accordéon, était de forme trapézoïdale.

D’autres éléments les ont également distinguées des autres musettes de facture populaire car Joseph Béchonnet, sabotier de profession, a non seulement réalisé des instruments d’une grande qualité musicale mais aussi d’un raffinement esthétique certain. Sur nombre de ses cornemuses, on remarque la présence de nombreux filets d’ivoire ou d’ébène, de fleurs en nacre, de bagues et de viroles. Les soufflets sont souvent marquetés, et, sur certaines de ses musettes, les hautbois et les bourdons sont décorés des fameuses frises en dents de scie, alternant l’ivoire et l’ébène. Ces décorations exceptionnelles ne se retrouvant pas sur tous les instruments de ce facteur, il semble qu’il se soit adapté aux possibilités financières de ses clients.

Le principe de la layette, la présence du soufflet à côtes ainsi que la décoration en dents de scie d’ébène et d’ivoire, dénotent une parenté quasi certaine avec les musettes baroques utilisées aux 17ème et 18ème siècles, par l’aristocratie et jusqu’à la cour des rois de France.

Ces critères, tant esthétiques que musicaux, sont la marque d’un facteur d’exception qui ne s’est pas contenté de reproduire les cornemuses de son époque mais a créé un nouvel instrument si accompli, qu’il s’est imposé d’évidence.

Tout était réuni pour que les acteurs du renouveau des musiques traditionnelles redécouvrent cet instrument si atypique, à la fin des années 1970, et lui donnent tout naturellement le nom de son inventeur.

En outre, son esthétique particulière, qui était un élément non négligeable de sa popularité, et les multiples variations de décor sur les instruments retrouvés, suscitent aujourd’hui l’intérêt des collectionneurs.

Ce type de musette est toujours fabriqué de nos jours par quelques facteurs utilisant la perce « Blanc-Dubois », mais la décoration est en général moins riche, avec notamment le quasi abandon du soufflet à côtes.

La famille des musettes du Centre France

Joseph Béchonnet s’est visiblement inspiré des musettes dont l’existence est attestée au 18ème siècle dans les milieux populaires des différentes régions du Centre France, le Berry, le Bourbonnais, le Nivernais, le Morvan, la Basse-Auvergne et la Marche, d’où leur appellation de « musettes du Centre France ». L’origine exacte de ces instruments n’est pas connue mais l’hypothèse d’une utilisation antérieure non populaire n’est pas à exclure. Ce sont des instruments gonflés à la bouche, dotés d’un hautbois conique et de deux bourdons cylindriques. Les musettes à petit hautbois se jouent avec un doigté semi fermé tandis que les musettes à grand hautbois utilisent un doigté ouvert. Elles possèdent deux tonalités majeures et leurs composantes mineures, jouables grâce au trou du pouce droit et à un doigté de fourche à la main gauche. Elles font partie de la famille des cornemuses à « boîtier », c’est-à-dire qu’elles sont caractérisées par la présence d’une souche parallélépipédique, souvent décorée et riche de symboles, qui porte le hautbois ainsi que le petit bourdon, placé parallèlement à celui-ci. Le second bourdon est porté sur l’épaule. Le petit bourdon est accordé à une octave sous la fondamentale, et le grand bourdon à deux octaves en dessous.

Ces instruments étaient réalisés dans des essences de bois variées (bois fruitiers tels que prunier, cerisier, cormier, mais également buis), puis dans des bois exotiques (ébènes, palissandres…). Munies de bagues en corne, elles sont souvent gravées ou incrustées d’étain. Ces instruments étant nés avant la révolution française et donc avant l’invention du système métrique, on les différenciait par la longueur de leur hautbois, exprimée en pouces. Les facteurs et les instrumentistes actuels ont gardé cette appellation par convention car il est plus facile et plus poétique de parler d’une musette 16 pouces que d’une musette en « sol do ». On peut actuellement compter 11 grandeurs différentes de musettes, la plus utilisée étant la 16 pouces.

  • 10 pouces  :   ré/sol           l’octave aigüe de la 20 pouces
  • 11 pouces  :   do/fa            intéressante pour compléter le duo 16/23 pouces
  • 13 pouces :   sib/mib        peu utilisée aujourd’hui
  • 14 pouces :   la/ré             peut jouer en duo avec la 20 pouces, ou en lam avec un accordéon diatonique en sol/do. Beaucoup moins utilisée aujourd’hui que dans les années 80
  • 16 pouces :  sol/do           la plus utilisée, peut se marier à la 23 ou à la 20 pouces selon les airs
  • 18 pouces  :  fa/sib           peu courante

Les « grandes »

  • 20 pouces  :  ré/sol          la plus courante en Bourbonnais
  • 23 pouces  :  do/fa           peut se marier à la 16 pouces
  • 24 pouces  :  sib/mib       peu courante
  • 26 pouces  :  la/ré            peu courante
  • 30 pouces  : sol/do          proposée par un seul facteur

Bibliographie

  • « La tradition de cornemuse en Basse-Auvergne et Sud-Bourbonnais » de Jean-François Chassaing                  Editions ipomée 1982                    (excellent ouvrage malheureusement épuisé)
  • « La petite encyclopédie de la cornemuse – Les perces Blanc-Dubois » Jean-Luc Matte et al. in Trad. Magazine n°105 et 106
  • « Les cornemuses du Centre, filiation et évolution » par Bernard Blanc in « Les cornemuses de
  • George Sand – Autour de Jean Sautivet fabricant et joueur de musette dans le Berry (1796 -1867) » Catalogue de l’exposition de 1996, Musées de Monluçon.
  • «  Cabrette et musettes à l’étude » par Bernard. Blanc in Trad. Magazine n°100 à 107
  • B. Blanc, notes inédites.

Discographie sélective

  • Ivan Karvaix  collection « Portraits d’artistes»              Editions Cinq Planètes  2008
  • Jean Blanchard/Eric Montbel  Cornemuses du Centre           Editions Auvidis 1989
  • Jean Blanchard     Musiques pour cornemuses                      Editions Ocora  1988
  • Jean Blanchard/Eric Montbel    Cornemuses               Editions Hexagone                          (réédition du vynile de 1979)
  • Presque tous les disques de l’association « Les Brayauds- cdmdt 63 »

Association

L’association « Les Brayauds- cdmdt 63 », située dans le Puy de Dôme, a beaucoup œuvré pour le renouveau de la musette Béchonnet.

Adresse : Le Gamounet  40, rue de la République   63200  St Bonnet Près Riom

00 (33) 04 73 63 36 75         brayauds@wanadoo.fr        http://brayauds.free.fr/

Musées

  • Musée des Musiques Populaires (Montluçon, Allier)Une dizaine de musettes Béchonnet et de très nombreuses musettes du Centre France.
    Les cornemuses sont visibles sur demande.
  • Cité de la Musique (Paris)
    2 musettes Béchonnet et quelques musettes du Centre France
  • Musée de la Haute Auvergne à St Flour (Cantal)
    2 musettes Béchonnet
  • Musée de Brest (Finistère)
    Plusieurs musettes Béchonnet et musettes du Centre France malheureusement non exposées
  • MuCEM (Musée des Civilisations Europe Méditerranée)
    Une musette Béchonnet et une dizaine de musettes du Centre France
    Les cornemuses sont visibles uniquement sur le site du musée
    http://www.cornemuses.culture.fr/

Sites Internet

http://www.pipeshow.net

http://musette.free.fr

http://www.cornemuses.culture.fr/

http://www.musees-montlucon.com/

http://www.cite-musique.fr/francais/Default.aspx

http://brayauds.free.fr/

Je remercie Bernard Blanc et Jean-Luc Matte de m’avoir permis d’utiliser les résultats de leurs recherches ainsi que les traducteurs Silvia Ferroni Ariani, Silvana Rivoir, Mary Pardoe et Jean-Paul Boucheteil

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